Nouvelles Locales

Cinquante ans après, il s’en va, le café de notre jeunesse perdue

OLJ / Par Antoine MENASSA

Cinquante ans après, le café Top à Tripoli, Liban-Nord, a fermé. Ce coin qui grouille de souvenirs qu’il emporte définitivement avec lui. Ils étaient deux, face à face, à s’observer, à se tenir compagnie, à servir de lieux de rencontre, à servir de toit, de refuge discret, de réunions mondaines, à l’ombre d’un café noir dont le marc était souvent déchiffré par des passantes jouant la bonne aventure… Le premier, La Barrique café, a été dévasté sans merci par la guerre civile, l’autre, le Top, avait résisté aux turbulences mille fois renouvelées. Mais aujourd’hui, il s’en va, il remet son tablier, il tire sa révérence. Le Top, puisqu’il faut l’appeler par son vrai nom, qui avait au fil du temps endossé l’enseigne de Top Sahseh pour rétablir son prestige d’antan, le Top de la rue Mar Maroun croisant la rue Azmi, à Tripoli, s’en va. Il ferme ses portes sur un passé qui nous échappe désormais et que nous retrouvions, un peu, hélas, chaque fois que nous poussions sa porte vitrée et que nous étions accueillis par des arômes de moka et d’arabica

Témoin d’une époque glorieuse, il enferme aujourd’hui entre ses murs tant de secrets, tant de joies, tant de confidences, tant de tristesses, de colères, d’événements socioculturels et de troubles politiques. Chacune de ses tables a vu passer des habitués fidèles, des amants, des adolescents et adolescentes se donnant rendez-vous à la sortie des écoles, survoltés par moments, languissants d’autres jours, rêvant d’un avenir meilleur et noyant leur mal d’être dans le café noir, des hommes d’affaires concoctant des contrats dans la fumée épaisse de leurs cigares, des militants politisés se prenant soudain des ailes de révolutionnaires. Témoin également d’une époque bien moins glorieuse, désastreuse, folle de la folie des hommes. Témoin enfin de la descente aux enfers du Liban, résistant cependant aux crises économiques et financières successives, résistant même à l’épidémie de Covid, toujours prêt à vous servir ce café matinal réconfortant accompagné de son verre d’eau, ce jus d’orange nature, cette man’ouché spéciale du chef

Le Top s’en va définitivement. Il plie l’échine, victime finalement de cette faucheuse insensible qui envoie tant d’institutions à la ruine. Ils étaient pourtant nombreux, celles et ceux qui y retrouvaient un pan de leur passé, apprenaient à regarder le présent autrement et croyaient envisager l’avenir avec plus de sérénité. Il en reste la mémoire, le souvenir et, dans l’imaginaire, cet espace familier de voyage, un voyage dans le temps, qui touche l’âme au plus profond tant il est émouvant et saisissant. Dans cet univers recréé, ce sont, en effet, des visages qui reprennent vie, ce sont des noms qui reviennent de loin dans notre mémoire, ce sont des éclats de rire distincts qui emplissent l’espace, des voix familières qui résonnent et se mêlent aux cliquetis des verres et assiettes, le va-et-vient des serveurs arpentant un sourire au passage. Ce sont enfin des intimes et des proches dans cet espace désormais resserré, des êtres aimés, les premiers émois, des yeux et des mains qui se cherchent, des femmes et des hommes, les uns ou les unes encore là, les autres partis pour un monde dit-on meilleur, tous ressuscités dans un tourbillon de vie soudaine. L’illusion d’un temps retrouvé

Le Top, café de notre jeunesse perdue, demeurait il y a quelque temps encore symbole du café de la jeunesse retrouvée. À présent, les liens qu’il avait réussi à tisser des années durant s’effacent avec un sentiment profond d’amertume. Adieu à cette enseigne aussi réconfortante qu’un bon café chaud. Objets inanimés, vous avez bien une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer

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